Entretiens/Politique.

« Au Mexique, dans le journalisme ils avaient trois tabous: La vierge du Guadalupe, l’armée et le président. Mais aujourd’hui ils ne sont plus intouchables. Je voudrais voir plus souvent Carlos Slim en caricature dans les journaux locaux, mais ce n’est pas facile »

Entretien avec « Monero Hernández », José Jorge García Hernández de son vrai nom est un caricaturiste politique mexicain. Il s’autoproclame « Monero », néologisme pour « dessinateur de sujets » en espagnol. Créateur et dessinateur qui a remporté le Prix National du Journalisme en 2001, il est connu pour le caractère critique et hilarant de ses dessins au Mexique, mais aussi dans le monde 

Monero Hernández : Si ça ne vous dérange pas je vais faire ma planche (de caricature) pendant que nous faisons l’interview ?
Hilda OROZCO : Ah au contraire, c’est parfait ! Puisque vous êtes caricaturiste politique, en relation avec l’état et le gouvernement, je souhaiterais savoir pour commencer quelles sont les raisons qui vous ont poussé à utiliser la caricature politique pour vous exprimer ?
M.H. : Eh bien, je dirais que je n’ai pas choisi ce métier, mais plutôt que ce métier m’a choisi. En 1994, une année important politiquement (la dernière année de Salinas de Gortari, la 1er année de l’Accord de Libre Echange Nord-Américain, le soulèvement zapatiste, l’assassinat du candidat à la présidentielle Luis Donaldo Colosio et beaucoup d’autres évènement), une revue intitulée « El Chahuistle » est apparue. Ça faisait déjà un moment que je dessinais des caricatures, mais plutôt d’illustration dans des revues culturelles, sans caractère politique. Et la naissance de cette revue, menée par Rius et d’autres caricaturistes, a attiré mon attention et j’ai voulu collaborer avec eux. J’ai donc écrit une petite histoire que j’ai envoyée, et ça leur a plu, beaucoup plu ! Grâce à mon expérience dans la peinture, acquise tant bien que mal par la pratique, j’ai commencé à travailler avec eux et ce fut la meilleure école de caricaturiste possible.

Dessinateur "Monero"Hernández 2013

Dessinateur « Monero »Hernández 2013

H.O. : La caricature politique étant une critique en elle-même qui exagère les défauts de ces personnages au pouvoir, quelle est plus précisément votre relation avec ces personnes ? Avez-vous été approché afin d’influencer votre travail ?
M.H. : Et bien la relation que j’ai avec ces personnages est absolument inexistante. La seule relation que nous avons c’est au travers des caricatures. De la part d’autres caricaturistes, je sais que dans le passé cela était beaucoup plus commun. Par exemple, les « PRIistas » (les membres du Parti Révolutionnaire Institutionnel.. Le PRI a resté au pouvoir plus de soixante-dix ans au pouvoir) contrôlaient très bien les médias dont ils étaient très proches. Et tant que ces journalistes étaient conciliants, ils gagnaient les faveurs du pouvoir. Généralement, ils organisaient des réunions, des repas ou des petits déjeuners. Mais je n’ai pas connu cette époque. J’ai commencé mes caricatures en 1994, à cheval sur la dernière année de Salinas et le début du mandat de Zedillo. Durant le mandat de Zedillo, il y eut un mépris envers les caricaturistes du coté du gouvernement qui depuis est resté avec Fox, Calderón, etc. Ce que nous dessinions ou pas les importaient peu. Personnellement, je ne sais pas s’il y a des caricaturistes qui continuent à avoir ce genre de relations avec le gouvernement en place. Cela existe certainement. Et peut-être encore plus aujourd’hui avec le retour du PRI, ils essaient de reprendre les bonnes vieilles habitudes. Mais cela ne m’a jamais concerné et ne me concernera pas. Parce que pour moi les choses sont très claires, mon interlocuteur est le lecteur qui achète le journal ou voit mes dessins sur internet. Par exemple, les gens peuvent utiliser mes dessins pour exprimer des idées qu’ils ne savent pas comment formuler. J’ai pu voir dans des manifestations des reproductions grandeur nature de mes dessins. Quand les gens s’approprient les dessins et les diffusent, qu’ils deviennent les leurs, c’est la plus belle récompense que nous pouvons recevoir !

"George Walker Bush", Monero Hernández 2009

« George Walker Bush », Monero Hernández 2009

H.O. : Vous parlez du PRI et de sa relation avec les médias avant que vous commenciez votre carrière. Il était plus aisé de manipuler ou d’acheter l’opinion ou l’interprétation d’un journaliste en sa faveur.  Que pensez-vous de cela ?
M.H. : Je suppose que cela continue d’arriver. Mais ce qui les intéresse le plus c’est de contrôler parfaitement les médias électroniques, principalement la télévision. Les chaines de télévision elles-mêmes, dont la plus puissante est Televisa, sont totalement impliquées dans les prises de décisions politiques au travers de leur patrons. En fait, les trente chefs d’entreprise les plus puissants du Mexique, sont tous au conseil d’administration de Televisa. Ils décident même qui est président, comme ils viennent de le faire et comme ils l’ont fait depuis près de trois décennies. Par conséquent, ils misent tout dans le contrôle absolu des moyens de communication, principalement la télévision, et cela car 95% de la population s’informe grâce à la télévision. Dans ce contexte, on assiste à un mépris envers les moyens de communication moins importants. Ils se moquent bien de se que peuvent dire six caricaturistes dans une revue que lit moins de 5% de la population. Et en partie, ils ont raison même si ce pari n’est pas très intelligent car si le secteur de la population critique et informé est minoritaire, je pense que c’est cette partie qui génère l’opinion et qui petit à petit influence le reste de la population.

H.O. : Donc même si vous pensez que c’est une cause perdue, vous considérez pouvoir générer un changement au travers de vos caricatures critiques ?
M.H. : Moi, non. Ce que je crois (je crois beaucoup de choses), c’est que le changement ne peut venir que d’en bas, c’est à dire des gens. Et pour que cela arrive, nous avons chaque fois plus besoin que la société mexicaine soit informée et organisée, ce qui est le cas. Si il y a quelque chose que craint un gouvernement corrompu, qui travaille dans son propre intérêt, c’est bien une société informée et organisée. Chaque fois que surgit un mouvement organisé en faveur d’une cause, qui menace l’appareil d’état, ils tentent de décrédibiliser toute action en leurs défaveurs. Par exemple, le mouvement « YoSoy132 » a été attaqué à plusieurs reprises l’année dernière.

H.O. : Comment pensez vous que la relation entre les « petits » médias et les lecteurs va évoluer ?
M.H. : Je crois que nous allons assister à une période très intéressante. De nouveaux acteurs ont fait leur apparition et ces personnages dont nous parlons, l’oligarchie en somme, ne sais pas trop comment réagir. L’un des acteurs les plus importants est sans aucun doute Internet. Les réseaux sociaux, les blogs, Twitter, Facebook et bien d’autres, sont parvenus à quelque chose de très intéressant en subtilisant aux moyens de communication traditionnels le monopole de l’opinion publique. Aujourd’hui, quiconque ayant accès à internet peut être vu par pratiquement le monde entier. Et cela change tout. Avant ce monopole nous interprétait la réalité et nous disait ce que nous devions comprendre. Aujourd’hui nous avons la possibilité de nous faire entendre. Et ils ne savent pas quoi faire à ce sujet.

H.O. : C’est un pléonasme car ces personnes de pouvoir veulent manipuler les médias de communication pour à leur tour manipuler la population. Est-ce là la relation entre le pouvoir et les médias ?
M.H. : Tout simplement leur but est de maintenir les privilèges. Dans le cas du Mexique, dont je peux parler le mieux, il y a un groupe d’environ une trentaine de familles qui prend les décisions en faveur du maintient de leurs privilèges, l’un plus important étant les avantages fiscaux. Je suis persuadé que je paye plus d’impôts que Carlos Slim. Et ce n’est pas une blague, je suis certain que c’est le cas (rire)! Ainsi ils souhaitent maintenir ces privilèges et continuer à s’enrichir stupidement sur le dos de tout le pays. C’est l’objectif et tout ce qu’ils font va dans ce sens. S’ils pensent que la manipulation va leur permettre cela, ils manipuleront. Si à un moment donné, il advient que dire la vérité peut les aider, alors ils diront la vérité. Si en 2000 ils se sont rendus compte qu’ils avaient plus à gagner en laissant perdre le PRI, ils l’ont fait en agitant la machination de la fraude.

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